par Victoria Waldersee
Alors que le sujet ne parvenait pas à dominer le débat politique il y a de cela deux semaines, la question du logement s'annonce désormais primordiale dans les élections anticipées espagnoles du 29 novembre, convoquées lundi par le président du gouvernement Pedro Sanchez après l'échec de ses propositions en la matière.
La tentative d’expulsion de Maricarmen Abascal, locataire âgée de 87 ans, dans le centre de Madrid le mois dernier a bouleversé la scène politique du pays, soulevant d'importantes manifestations qui ont propulsé au premier plan la question du logement, éclipsant les débats omniprésents sur l'immigration malgré les récents événements à Ceuta.
Cherchant à enrayer la crise, le gouvernement de Pedro Sanchez avait proposé vendredi dernier au Parlement des mesures en matière de logement, telles que le plafonnement des loyers, la limitation des achats immobiliers par les personnes morales et l’interdiction des expulsions de locataires vulnérables jusqu’en 2030.
Mais ces propositions ont été rejetées par les députés de droite, arguant que le projet aggraverait le problème en étouffant l’offre. Des mesures légèrement modifiées doivent être approuvées par le gouvernement mardi et appliquées temporairement après leur approbation par un groupe restreint de députés toujours en poste en vue des élections, selon le ministre espagnol de la Culture, Ernest Urtasun.
Alberto Nuñez Feijoo, chef du parti d’opposition de centre-droit Parti populaire (PP), s’est en revanche engagé, s'il venait à accéder au pouvoir après le scrutin de novembre, à construire 250.000 nouveaux logements par an dans le cadre de projets créant 600.000 emplois supplémentaires.
"Si les Espagnols m’accordent leur confiance, ma priorité, ma réussite, ce sera la politique du logement", a-t-il déclaré alors que le PP se place en tête des intentions de vote dans les sondages du mois dernier.
Alberto Nuñez Feijoo promet également d'accélérer l’aménagement du territoire afin de libérer des terrains à bâtir et d’offrir aux jeunes des garanties plus solides en matière de crédit immobilier et de location.
Mais certains restent sceptiques quant à ses promesses.
Marta, une Madrilène de 28 ans qui fait partie des dizaines de milliers de manifestants descendus dans la rue pour exprimer leur mécontentement face au rejet des mesures socialistes, espère qu’une victoire électorale renforcera le mandat de la gauche.
"Si nous laissons cette question (du logement) entre les mains de la droite, la situation va considérablement empirer", a-t-elle témoigné.
Le PP est crédité d'environ 33% des intentions de vote, tandis que le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) se place derrière, à 26%.
"SE RENVOYER LA BALLE"
Mais la structure régionalisée de l’Espagne constitue souvent un obstacle aux réformes.
Si le gouvernement central peut adopter une législation en matière de logement et élaborer des plans nationaux d’incitations et de subventions, la mise en œuvre des mesures relève en grande partie des gouvernements régionaux et des municipalités.
Tous les types de proposition – du contrôle des loyers proposé par les socialistes à l’assouplissement des permis de construire proposé par les conservateurs – ont été rejetées, bloquées ou tout simplement non mises en œuvre depuis l’arrivée au pouvoir des socialistes en 2018.
Deux décennies après une bulle immobilière et l'effondrement du marché qui s'en est suivi, l'Espagne est passée d'une surabondance de logements à un déficit majeur, estimé par sa banque centrale à 750.000 logements, un chiffre susceptible d'atteindre le million d'ici 2028.
La pénurie de logements en Espagne présente des similitudes avec celle d’autres pays d’Europe : une bureaucratie complexe et une pénurie de main-d’œuvre qui freinent l’offre, la prolifération des locations de courte durée et une forte demande dans les centres urbains qui fait grimper les prix.
La reprise soutenue de la demande, stimulée par des taux d’intérêt extrêmement bas et une immigration croissante, n’a pas été accompagnée d’une nouvelle offre dans les zones qui en avaient le plus besoin, les promoteurs les prêteurs étant réticents à reprendre les constructions.
Bien que 73% des Espagnols soient propriétaires de leur logement, plus de la moitié des 18-34 ans vivent désormais chez leurs parents ou dépendent d’eux pour subvenir à leurs besoins.
Les prix de l’immobilier ont augmenté trois fois plus vite que les salaires l’année dernière, selon les statistiques officielles, poussant davantage de personnes à se tourner vers la location.
Avec seulement 1,7% selon les calculs de la Commission européenne, le parc de logements sociaux de l'Espagne figure parmi les plus faibles de l’Union européenne.
"Maricarmen n’était que la partie émergée de l’iceberg. Cette situation dure depuis une éternité, et tous les acteurs, le gouvernement comme les régions, sont à blâmer pour s’être renvoyé la balle", a estimé Alex Dominguez, 40 ans, qui vit avec son ex-petite amie Marta car aucun n’a trouvé d’alternative abordable depuis leur rupture.
"FONDS VAUTOURS"
Le syndicat des locataires à l’origine des manifestations de ces dernières semaines a appelé à une répression contre les "fonds vautours", ces investisseurs institutionnels accusés de faire grimper les prix et de provoquer des expulsions.
Le syndicat est intervenu avec succès dans plusieurs cas où des biens immobiliers avaient été rachetés par des investisseurs institutionnels, négociant des indemnités ou empêchant des expulsions, comme celle de Maricarmen à Madrid, qui a pu regagner son appartement après avoir brièvement expulsée.
Mais Jorge Galindo, directeur du Centre de politique économique EsadeEcPol, a fait valoir qu’une action gouvernementale agressive à l’encontre des investisseurs privés freinerait les projets de construction.
"Les décrets (gouvernementaux) créent un compromis entre la protection des locataires actuels et la facilitation de l’offre pour ceux qui n’ont pas encore trouvé de logement", a-t-il observé.
Les données montrent également que la propriété institutionnelle en dehors des villes densément peuplées comme Madrid est minime.
Seuls 4,4% des logements à l’échelle nationale appartiennent à des entreprises et 4,3% des bailleurs possèdent 11 biens immobiliers ou plus sur le marché - un seuil qui les soumet à une réglementation plus stricte.
Selon la Banque d’Espagne, environ 40% des logements destinés à la location appartiennent à des bailleurs particuliers ne possédant qu’un seul bien sur le marché et qui complètent leurs revenus salariaux grâce aux loyers.
L’analyste politique Cristina Monge a estimé que pour être efficaces, les politiques gouvernementales devaient trouver un équilibre entre les intérêts des propriétaires, qui représentent les trois quarts de la population, et ceux des locataires, qui bien que plus restreint, ne cesse de croître.
"Les propriétaires voient leurs propres enfants avoir du mal à accéder au logement – non seulement pour acheter, mais même pour louer", a-t-elle déclaré.
"C’est ce qui rend la politique du logement si complexe aujourd’hui ; si nous étions un pays comptant un pourcentage plus élevé de locataires, les politiques nécessaires seraient peut-être plus simples à élaborer."
Mais pour certains des manifestants, des mesures radicales s’imposent.
"Il faut faire preuve d’un peu d’humanité dans la manière dont nous abordons cette question", a déclaré Marta, l’ex-petite amie d’Alex Dominguez. "Le logement est un droit."
(Avec la contribution de Jesus Aguado et Charlie Devereux ; version française Etienne Breban, édité par Zhifan Liu)

0 commentaire
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire.
Vous êtes déjà membre ? Connectez-vous
Pas encore membre ? Devenez membre gratuitement
Signaler le commentaire
Fermer